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Trois premiers romans, entretien croisé
Gaëlle Bantegnie, Katrina Kalda, Antonia Kerr
Photo DRPhoto C. Hélie. Copyright GallimardPhoto C. Hélie. Copyright Gallimard

› Bien souvent, un premier roman publié est non seulement un point de départ, mais aussi l’aboutissement d’une longue fréquentation de l’écriture. Voulez-vous nous dire quelques mots sur cet itinéraire ?

Gaëlle Bantegnie — J’ai une expérience, assez longue maintenant, d’écriture de scénarios. Avec un groupe d’amis fidèles, nous imaginons des fictions que nous réalisons nous-mêmes. Ce travail est véritablement collectif puisque, tout le monde dans l’équipe, est à la fois auteur et correcteur. J’ai aussi eu l’occasion de collaborer à des ouvrages rédigés à plusieurs mains. Ces différents travaux ont tous été extrêmement formateurs parce qu’ils m’ont permis d’objectiver ce que j’écrivais et d’appréhender cet exercice de façon ludique. C’est exactement dans cet état d’esprit que j’ai écrit France 80, même si c’était toute seule cette fois.

Katrina Kalda — J’écris quotidiennement depuis une dizaine d’années. Un roman estonien a donc été précédé par d’autres récits, non publiés. Ce temps de maturation me paraît indispensable.

Antonia Kerr — J’ai commencé l’écriture de ce livre il y a quatre ans. J’ai écrit une première version, puis une deuxième, troisième, quatrième… Il me serait impossible de dire combien de versions j’ai pu produire. Le livre est un « patchwork » de toutes ces réécritures. J’ai pris l’habitude de retravailler en permanence, de ne pas céder à l’autosatisfaction. J’admire les écrivains qui savent produire un merveilleux premier jet car j’en suis incapable. Mais, pour moi, la réécriture a été une bonne chose, car elle a été un entraînement, une façon d’apprendre à séparer le bon grain de l’ivraie.

› Vous avez choisi d’ancrer votre roman dans des lieux bien précis et à notre époque. Pensez-vous que partir du réel est la meilleure approche pour fabriquer de la fiction ?

Gaëlle Bantegnie — Ce que j’ai essayé de faire dans France 80, c’est de tenir à distance la psychologie. Je m’intéresse le moins possible à la vie intérieure de mes personnages et je ne la commente pas. En ce sens, France 80 est un roman de surface où les situations, les actions et les descriptions valent pour elles-mêmes et certainement pas comme symptômes. Les Chamallows que mange Claire Berthelot ne sont pas un symptôme de sa souffrance, ce sont juste des Chamallows. C’est d’abord pour cette raison que je décris beaucoup les lieux et les objets. Si ça se passe dans les années 1980, c’est qu’il m’a paru plus simple, en effet, de partir d’une période que j’ai bien connue pour rendre compte – de façon ludique – du détail de cette réalité matérielle et ainsi fabriquer de la fiction.

Katrina Kalda — Il est vrai que mon roman a un cadre réaliste, l’Estonie des années 1980 et 90. Ce cadre me permettait de réfléchir à l’impact des événements historiques sur les destins individuels. De ce point de vue le réel nourrit la fiction. Mais ce roman est surtout une réflexion sur l’impossibilité
de distinguer la fiction du réel : Théodore, le narrateur, est un personnage de roman-feuilleton, un être fictif. Il raconte l’histoire d’Auguste, son créateur, en précisant d’emblée que son récit est une affabulation, et l’on apprend à travers ce récit qu’Auguste a passé sa vie à se fabriquer une identité fictive. Enfin, en tant que personnage de feuilleton patriotique, Théodore illustre la façon dont une société se crée ses mythes. À travers Théodore, Auguste offre au lecteur estonien l’image qu’il veut avoir du passé de son pays, celle de la dissidence, de la résistance à l’occupation soviétique. Le roman entier est une évocation de la manière dont l’écriture manipule la réalité ; le récit comme falsification du réel.

Antonia Kerr — C’est une approche parmi d’autres, il n’y en a pas de « meilleure ». Des auteurs comme Kafka s’éloignent du réel pour mieux en parler. La science-fiction, le fantastique peuvent être tout aussi crédibles que des œuvres ancrées dans la réalité, tout dépend de la façon dont ils ont été traités. Et je crois que ce qui rend crédible un livre est plutôt la façon dont il est abordé que le genre auquel il appartient.

› Quels sont les moments d’écriture qui vous procurent le plus de bonheur – ou, au contraire, les plus difficiles ?

Gaëlle Bantegnie — Pour être tout à fait honnête, je dirais que la rédaction de ce roman a été de bout en bout plaisante. Je crois même que je n’ai pu écrire France 80 qu’à condition que ce soit plaisant. Et ceci pour une raison qui nous ramène à la deuxième question. J’ai essayé de créer une torsion ludique (et non pas ironique) par rapport à la réalité (une famille de la classe moyenne de 1984 à 1989) et il a fallu, pour cela, que les moments d’écriture, eux aussi, soient légers.

Katrina Kalda — Le moment le plus gratifiant est pour moi celui de la troisième ou de la quatrième réécriture, lorsque le récit est déjà bien en place, que tout semble écrit, mais que rien ne l’est encore vraiment. C’est le moment où on est attentif au rythme des phrases, où on précise une idée, où on supprime des passages, avec l’impression finalement d’aboutir à un texte définitif. Le moment le plus décourageant est celui où on se rend compte des imperfections de ce « texte définitif » et où on reprend le cycle des corrections, donc le moment de la cinquième réécriture (ou davantage).

Antonia Kerr — Ce que j’aime, c’est ce moment où je suis coincée dans l’écriture et où l’idée surgit. Je suis devant mon ordinateur, et c’est comme si mes doigts se mettaient à écrire l’histoire pour moi. Je ne contrôle plus rien. C’est fabuleux, mais c’est toujours éphémère. Ce genre de miracles ne représente même pas un pour cent de mon temps d’écriture. Mais c’est ce qui me motive pour y retourner, lorsque je me sens vidée de mes forces. Ce qui est difficile, et même douloureux, c’est de ne plus avoir d’idées. Ou l’idée de ne plus en avoir un jour.

France 80, de Gaëlle Bantegnie
Un roman estonien, de Katrina Kalda
Des fleurs pour Zoë, d'Antonia Kerr